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L’histoire des Phrygiens

Avant d’étudier l’histoire du royaume de Phrygie de son apogée, datée de la fin du VIII°s., à la conquête perse au milieu du VI°s., il convient de clarifier les siècles précédents afin de déterminer les fondements de la puissance phrygienne. En Anatolie, ces siècles ne sont pas “obscurs” car l’archéologie révèle que des sites, dont Gordion, ont été réoccupés presque tout de suite après la vague de destruction du XII°s. mais ces implantations témoignent d’une véritable rupture culturelle par rapport à la civilisation hittite : les techniques de construction sont peu soignées, les occupations précédentes sont réutilisées de façon sommaire ou comme carrières, il n’y a plus de traces d’un pouvoir organisé avant le VIII°s. La céramique subit également ce phénomène de déclin mais c’est surtout la perte de l’écriture qui atteste le recul culturel de l’Anatolie après le XII°s.

Cette absence de textes indigènes nous fait dépendre, pour l’étude de l’histoire des Phrygiens, outre les découvertes archéologiques, des sources littéraires des autres civilisations, principalement assyriennes et grecques. La diversité des provenances de ces sources soulève le problème de la dénomination de ce peuple anatolien qui nous concerne : les Grecs parlent de Phrygiens gouvernés par leur roi Midas régnant à la fin du VIII°s. et les Assyriens signalent un Mita, roi des Mushkis, puissant au même moment. L’analogie du nom des rois et la contemporanéité des règnes a suscité une fréquente identification des deux peuples. Nous examinerons séparément les indications que nous donnent ces sources de deux provenances, croisées avec l’archéologie, pour finir en essayant de déterminer la validité de cette assimilation et ses éventuelles conséquences, notamment sur l’espace occupé par les Phrygiens.

 

A) L’histoire des Phrygiens selon les auteurs grecs

1) Les sources littéraires

La Phrygie devait présenter quelque intérêt pour les auteurs de l’Antiquité car nous pouvons dénombrer que sept ouvrages étaient spécifiquement consacrés à ce pays, malheureusement tous perdus. Il ne subsiste que quelques mentions éparses qui nous permettent de reconstituer ce que pensaient les Grecs de la Phrygie ; nous aborderons dans cette partie uniquement les éléments qui concernent l’histoire phrygienne et non pas tous les aspects sociaux, culturels, économiques et religieux que nous verrons plus tard.

Homère est l’auteur le plus ancien à parler des Phrygiens qu’il présente comme un peuple allié aux Troyens contre les Achéens pendant la guerre de Troie (Il.,II,862) ; il signale aussi que les Troyens ont aidé les Phrygiens à repousser les Amazones lorsque Priam était jeune (Il.,III,185). Selon Homère, les Phrygiens seraient donc présents en Anatolie avant la guerre de Troie et n’auraient aucune responsabilité dans la chute de la ville.

Hérodote (V°s.) présente une toute autre vision des Phrygiens : “Selon les Macédoniens, les Phrygiens portèrent le nom de Briges tant qu’ils habitèrent en Europe à côté des Macédoniens ; passés en Asie, ils changèrent de nom en même temps que de pays et devinrent les Phrygiens” (VII,73). Hérodote (VIII, 138) situe également en Macédoine les jardins de Midas contenant les roses à soixante pétales, jardins dans lesquels, selon les Macédoniens, eut lieu la capture de Silène par Midas. Pour Hérodote, une migration phrygienne de Macédoine en Asie Mineure a existé, même s’il ne précise pas la période à laquelle cela a pu se dérouler.

Le Lydien Xanthos, qui vécut en même temps qu’Hérodote, est cité à deux reprises par Strabon : “Xanthos écrit que lorsque les Phrygiens sont venus de Thrace [...], ils s’installèrent là” (Strabon XII,8,3) et “Xanthos le Lydien dit qu’après la guerre de Troie, les Phrygiens viennent de l’Europe et de la rive gauche du Pont”(Strabon XIV, 5,29). Sa position est claire : les Phrygiens sont passés de l’Europe à l’Asie Mineure après la destruction de Troie sans y avoir participé.

Ces trois sources, une du VIII°s. et deux du V°s., sont nos principales données littéraires en ce qui concerne l’histoire des Phrygiens. Nous constatons qu’elles ne concordent pas puisque deux admettent une migration, l’une postérieure à la guerre de Troie et l’autre à une date indéfinie, et la troisième les place déjà en Anatolie avant  l’expédition des Achéens. Comment pouvons-nous expliquer ces différences et qui croire ? La personnalité de celui qui se différencie le plus, Homère, et la vocation non-historique mais poétique de l’Iliade, incitent à la prudence ; il a été démontré qu’il mêle les éléments de plusieurs époques, venant aussi bien du XII°s. transmis par la tradition orale, que du IX-VIII°s. D’autre part, Hérodote que Cicéron qualifie de “père de l’histoire”, fait pour la première fois un travail d’historien par la critique de ses sources et l’annonce de leur fiabilité. Hérodote semble donc plus digne de confiance qu’Homère, d’autant qu’il est conforté par le témoignage de Xanthos. Mais n’oublions pas que les témoignages ne concordent pas, ce qui signifie que, dès l’Antiquité, les Grecs ne s’accordaient pas sur l’origine et l’histoire des Phrygiens. Il est donc nécessaire de confronter les sources littéraires à l’archéologie pour répondre aux trois principales questions qui surgissent : d’où viennent les Phrygiens ? A quelle époque ? Où s’installèrent-ils ? 

 

2) Leur origine géographique

Hérodote et Xanthos indiquent clairement une origine macédonienne ou thrace et Strabon abonde dans ce sens : “On peut supposer que tous ces peuples [Phrygiens, Mysiens, Bithyniens, Mygdoniens, Troyens] venaient de Thrace, du fait que les Thraces occupent la côte d’en face et qu’il n’y a guère de différences entre les uns et les autres.” (XII,4,4). Malgré ces affirmations anciennes d’une migration des Phrygiens, certains auteurs modernes, minoritaires, penchent pour une origine autochtone des Phrygiens. Nous allons examiner leurs arguments et montrer leurs faiblesses pour finir avec l’exposé des éléments qui confortent l’hypothèse d’une origine européenne des Phrygiens.

La théorie d’une présence phrygienne en Anatolie bien avant le XII°s., qui prospérait au milieu du XX°s., connaît un renouveau de popularité ces dernières années après avoir été globalement rejetée ; elle est principalement défendue par Francovich en 1990 et Drews en 1993, qui présentent une argumentation proche sans jamais se citer. Ils considèrent que les Phrygiens sont en Asie Mineure depuis au moins 1700 et font partie de l’“Urbevölkerung” anatolienne. Ils se servent de l’affirmation d’Homère que les Phrygiens étaient déjà présents en Anatolie avant la guerre de Troie, Hérodote étant leur principal obstacle : il faut donc qu’ils démontrent qu’Hérodote se trompe. Francovich reprend la critique d’Hérodote que fait Fehling (1971,p.33) : ce dernier juge qu’il est impossible que les Macédoniens, dépourvus d’écriture, se souviennent au V°s. d’une migration qui aurait eu lieu sept siècles auparavant. Nous pouvons lui opposer le fait qu’au VIII°s., Homère soit le premier à mettre par écrit une épopée qui s’est déroulée au XII°s., ce qui montre la bonne mémoire de la transmission orale. Selon Francovich (1990, p.5), Hérodote transcrirait une invention des Macédoniens qui veulent assimiler les Briges, une de leurs peuplades, aux Phrygiens pour profiter de la célébrité de ces derniers et s’octroyer les décors de l’épisode mythique de la capture de Silène[1]. Francovich considère que les Phrygiens étaient probablement un des nombreux petits royaumes mentionnés par les Hittites sur leur flanc occidental ; il les place dans le vaste territoire compris entre le Méandre, l’Hermos, la côte, la Troade, le Bosphore et la Bithynie, d’où ils auraient pu aider les Troyens lors du conflit qui les oppose aux Grecs. Cette zone serait, d’après l’auteur, un lieu où le grand nombre de flux et de reflux de population transitant entre l’Europe et l’Asie Mineure aurait fait naître la croyance erronée d’une origine thrace des Phrygiens. Ses idées ne sont pas basées sur des faits archéologiques ou littéraires et nous nous demandons quelles sont les justifications de ses théories. Il soulève néanmoins un point intéressant : comment expliquer que les premiers tumuli en Phrygie n’apparaissent qu’au VIII°s. si les Phrygiens sont présents en Anatolie dès le XII°s. ?

Drews est l’autre défenseur du caractère autochtone des Phrygiens. Il explique que les Phrygiens n’ont pas connu de migration de l’Europe vers l’Asie Mineure ni vers 1200, ni vers 800, en se basant sur Claudien (In Eutrop.2.238-73), poète du IV°s. de notre ère, qui signale que les Phrygiens ont toujours vécu en Asie Mineure. Drews identifie les Phrygiens avec le peuple de Troie VI (ca.1700) qui se caractérise par le grand nombre d’ossements de chevaux retrouvés car les auteurs grecs insistent sur la place importante du cheval dans la société phrygienne. Pour Drews, la maîtrise du cheval vers 1700 indique une provenance orientale car, selon lui, le cheval n’était pas encore connu à cette époque en Europe ; il situe donc l’origine des Phrygiens entre le Caucase et le lac de Van. Ils auraient traversé l’Anatolie au XVII°s. non pas par voie terrestre, ce qui leur aurait fait affronter les Hittites, mais l’auraient contournée par la mer. Deux ou trois générations plus tard, une partie de ce peuple serait partie conquérir les terres phrygiennes de Macédoine dont parle Hérodote. Dans sa théorie, tout est sujet à caution et se base sur des suppositions. Se servir d’un auteur du IV°s. après Jésus-Christ pour critiquer un autre du V°s. avant J-C est déjà  douteux ; faire voyager par mer un peuple qui ne se distingue pas par sa maîtrise maritime ajoute au peu de foi qu’il faut prêter à ses théories.

 

Les défenseurs d’une origine européenne des Phrygiens développent des arguments plus solides[2]. Hommel (1926, p.30) est un précurseur lorsqu’il se sert de la toponymie pour prouver leur origine européenne. Il considère que la terminaison en -onia, qui signifierait la terre, fréquente dans les noms de pays en Anatolie (Lycaonie, Méonie, …) rappellerait l’origine thrace des peuples qui ont migré à cette époque ; il estime que le terme ‘phrygien’ ne recouvre pas un mais plusieurs peuples appartenant au groupe thraco-phrygien qui ont migré d’Europe vers l’Asie Mineure à la même période. Remarquons tout de même que « Phrygie » ne se termine pas en -onia.

Hammond, spécialiste de l’histoire de la Macédoine, prolonge et approfondit cette méthode. Il développe une théorie fondée sur la similitude des noms Phrygiens et Briges, peuple qu’il situe dans la partie ouest de la plaine de Macédoine et en Albanie centrale, ce qui indiquerait une origine potentielle des Phrygiens. Il se base également sur des toponymes qui seraient d’origine phrygienne et témoigneraient donc d’une présence phrygienne, notamment Scodra en Albanie centrale, Cydrae en Pélagonie, Scydra près d’Edesse[3]. Deux autres éléments viennent renforcer sa théorie: la présence de tumuli dans ces deux régions alors qu’ils sont presque inexistants ailleurs, et les Mygdones qui sont implantés au Nord de la Chalcidique et que Homère (Il.,III,185) relie aux Phrygiens par Mygdon, un des chefs phrygiens dans la lutte contre les Amazones. Il parvient à la conclusion que les Briges et les Phrygiens sont très proches voire assimilables car ils parlent tous deux le phrygien, partagent des traits culturels forts et sont originaires d’une même source d’Europe centrale.

Il me semble donc vraisemblable que les Phrygiens soient venus d’Europe vers l’Asie Mineure. Cet avis est justifié par les témoignages des auteurs anciens, les théories de Hommel et de Hammond et aussi par l’absence d’une alternative sérieuse. Il faut maintenant déterminer à quelle période cette migration a eu lieu.

 

3) La date de la migration des Phrygiens en Asie Mineure

La migration des Phrygiens d’Europe en Asie Mineure a vraisemblablement dû se faire par les détroits du Bosphore et des Dardanelles vers les rives du Sangarios où ils sont présents au VIII°s. Sur cette route, le site de Troie est le mieux fouillé et c’est à ce titre qu’il sert de référence pour déterminer si un changement archéologique ou une nouvelle présence culturelle peut être attribué aux Phrygiens et si oui, de quand date-t-il ? Trois théories ont été élaborées, la première situant leur arrivée avant la guerre de Troie, la seconde après et la troisième au IX-VIII°s. La deuxième est la plus répandue et la plus vraisemblable, les deux autres révélant facilement leurs incohérences.

 

- l’hypothèse d’une migration avant la guerre de Troie et d’une participation aux vagues de destructions en Anatolie : Cette théorie, guère répandue, n’a que deux défenseurs qui signalent au détour d’une phrase que les Phrygiens ont participé à la destruction d’Hattusa. Laroche (1958, p.120) estime que les Hittites ont été détruits par des invasions phrygiennes et Metzger (1969, p.36) précise qu’ils seraient arrivés en Asie Mineure après la destruction de Troie et se sont contentés de participer à celle d’Hattusa. L’archéologie ne permet pas de prouver que les Phrygiens aient contribué à la chute d’Hattusa mais montre qu’ils ont réoccupé le site peu après sa destruction : ils ne sont peut-être pas les destructeurs mais simplement les nouveaux habitants du site. Cette absence de preuves est reprise par Hammond (1972, p.304) qui souligne qu’il n’y a pas de référence à la destruction de Troie ou d’autres cités anatoliennes dans les légendes concernant les Phrygiens, Midas ou Gordios. Inversement, Homère nous indique que les Phrygiens sont considérés comme des alliés naturels des Troyens et lie étroitement ces deux peuples, aussi bien d’un point de vue géographique[4] que familial[5] : selon Homère, les Phrygiens seraient donc du côté des puissances anatoliennes et non de celui des destructeurs.

 

- l’hypothèse d’une migration après la guerre de Troie, ce qui exclut donc une participation à la vague de destructions : Cette théorie, la plus répandue, est celle qui emporte notre adhésion. Elle se base principalement sur le site de Troie. Le niveau Troie VIIb2 (deuxième moitié du XII°s. ou fin XII°s. selon les datations, mais postérieur au niveau de destruction) connaît l’apparition d’un nouveau type de céramique dite “Buckelkeramik” ou “Knobbed ware”[6], céramique noire, montée à la main et lustrée, nommée ainsi à cause de petites protubérances parfois entourées par des cannelures concentriques. Elle est originaire de l’Est de l’Europe (Balkans, Danube, Macédoine, Thrace) et signale donc l’introduction d’une nouvelle population d’origine européenne. Or ce type de céramique est trouvé également à Daskyleion[7] et Gordion[8] dans des couches datées de la même période, ce qui signifierait que cette population a investi ces sites. Mais est-ce que, parmi cette population européenne, se trouvent ceux que nous nommons “Phrygiens” ? Les données me manquent en ce qui concerne Daskyleion mais Gordion semble avoir été occupé sans interruption depuis l’introduction de cette céramique et bénéficie d’une amélioration constante et sans rupture majeure dans tous les domaines (l’architecture et la céramique sont ici nos principales informations) depuis le “degré 0” de la destruction vers 1200. Cela indiquerait donc que ce sont des Phrygiens qui ont introduit la Buckelkeramik à Gordion au XII°s. et par conséquent aussi à Troie. Il semble possible de conclure, malheureusement sur un seul cas, que des Phrygiens ont pénétré en Asie Mineure au XII°s., après la chute de Troie VIIa. Il demeure envisageable qu’ils n’aient pas été le seul peuple européen à traverser l’Hellespont à cette époque[9].

 

- L’hypothèse d’une migration au IX-VIII°s. : Parmi les chercheurs qui acceptent l’idée d’une migration, certains placent l’arrivée des Phrygiens en même temps que les premières traces d’un Etat organisé au IX-VIII°s[10]. Cette théorie, minoritaire, est peu convaincante. Hommel (1926, p.30), dont nous avons déjà vu une partie de la théorie dans le paragraphe sur l’origine des Phrygiens, considère que cet ensemble de peuples thraco-phrygiens a migré d’Europe dans les temps historiques. Cependant, il me semble difficile qu’un peuple ait pu traverser l’Hellespont et passer près des cités grecques de la côte sans qu’aucune répercussion n’existe dans les textes et l’archéologie, même s’il ne s’agissait pas d’une invasion mais d’une simple migration pacifique. Un tel phénomène devrait être signalé d’une manière ou d’une autre à l’aube des temps historiques et son absence renforce la datation haute.

Hammond (1972, p.304) estime que la migration s’est faite en trois fois : la première se situerait avant la Guerre de Troie et concerne les Phryges qui occupent un territoire au Sud de la Propontide (ce qui correspondrait à la future Phrygie Hellespontique) et sont alliés aux Troyens contre les Amazones et les Grecs. Cette première implantation phrygienne daterait de ca.1260 au plus tard. La seconde serait postérieure à la Guerre de Troie et correspondrait à la culture de Troie VIIb2 qui y a amené la “Buckelkeramik”. La troisième (Hammond 1972, p.412) aurait eu lieu dans les temps historiques, vers 800, peut-être sous la pression d’une menace des Illyriens. Selon lui, cette dernière vague se ferait en position de force avec la formation quasi-immédiate d’un Etat puissant une fois arrivés en Phrygie. L’appauvrissement soudain de Vergina vers 800 serait la conséquence de ce mouvement en Europe, témoin, selon l’auteur, d’une migration en masse. Nous pouvons opposer à sa troisième vague de migration les mêmes remarques que nous avons émises concernant l’hypothèse d’une arrivée à une date tardive mais nous retiendrons l’idée que l’arrivée des Phrygiens ne s’est pas forcément faite en une seule fois.

Les auteurs anciens et les arguments toponymiques des chercheurs modernes indiquaient une origine européenne pour les Phrygiens, qui viendraient de Thrace ou de Macédoine. L’archéologie précise une date pour leur arrivée, qu’elle situe dans le XII°s., après la destruction de Troie, identifiant ainsi les Phrygiens à la culture introduisant la Buckelkeramik en Asie Mineure. Une recherche exhaustive de tous les sites comportant cette céramique nous permettra, en thèse, de délimiter l’implantation des Phrygiens lors de leur arrivée au XII°s. ; en attendant, Homère nous fournit des indications sur la géographie des premières installations phrygiennes.

 

4) Leur implantation lors de leur arrivée

La tradition épique du XII°s. dont Homère se fait écho au VIII°s. situe les Phrygiens dans “la lointaine Ascanie” (Il., II, 862) et sur “les bords du Sangarios” (Il.,XVI,719). Il est possible qu’Homère utilise un élément du VIII°s. mais, si notre assimilation des Phrygiens à la culture de la Buckelkeramik est exacte, la deuxième mention est confirmée archéologiquement dès le XII°s. par le site de Gordion. Quant à la première mention, nous pouvons vraisemblablement assimiler “la lointaine Ascanie” à la région autour du lac Ascania, appelé aujourd’hui Iznik Gölü, près de Nicée (actuellement Iznik), à environ 300km de Troie. Daskyleion, où de la Buckelkeramik a été retrouvée, se trouve à mi-chemin entre Troie et cette zone, ce qui apporte une preuve archéologique supplémentaire. Peut-être doit-on donner une fiabilité accrue aux informations d’Homère et donc supposer que les Phrygiens s’étendaient jusqu’à l’Est de Daskyleion ? Le relevé des sites présentant de la Buckelkeramik en Anatolie nous permettrait de répondre à cette question.

Pour conclure cette partie sur les informations que nous donnent les auteurs grecs, nous pouvons dire que les Phrygiens sont passés de Thrace ou de Macédoine en Anatolie vers le XII°s., après la destruction de Troie. Ils ont introduit en Asie Mineure une culture céramique d’origine européenne, la Buckelkeramik. L’implantation correspondant à cette période est indiquée par Homère : elle se situerait dans la partie Nord-Ouest de l’Anatolie, entre Gordion et les côtes de la Mer de Marmara. Le relevé systématique de tous les sites comportant de la Buckelkeramik nous permettra d’affiner ces données et de tracer une carte plus complète.

B) L’histoire des Mushkis vue par les annales assyriennes

Les Assyriens n’utilisent pas le terme de “Phrygiens” ; en revanche, les Mushkis, un peuple localisé en Anatolie, reviennent dans les annales assyriennes écrites entre le XII°s. et le VIII°s. Ils sont gouvernés à la fin du VIII°s. par le roi Mita qui s’affronte à Sargon. L’assimilation de ce Mita au Midas phrygien et, par conséquence, l’identification des Mushkis aux Phrygiens, est souvent faite. Comme les annales ne précisent pas le lieu d’origine des Mushkis, nous devons examiner les données dont nous disposons pour déterminer si cette assimilation est justifiée.

 

1) Les sources

Les premières mentions de Mushkis dans les annales assyriennes datent du XII°s., sous le règne de Tiglatpileser I (1115-1077) qui signale sa victoire au début de son règne sur les 20 000 hommes du pays des Mushkis menés par leurs cinq rois, peuple qui occupait indûment depuis cinquante ans les terres assyriennes d’Alzi et de Purukuzzi[11]. Le motif qui a fait intervenir Tiglatpileser serait une avancée des Mushkis vers le Sud pour la conquête des terres de Kutmuhi ; le roi assyrien précise qu’ils ont osé pénétrer dans le territoire assyrien par “confiance dans leur force” car ils étaient invaincus[12].

La seconde mention date du IX°s. lorsque Assur-Nâsir-pal II (883-859) signale qu’il reçoit au début de son règne le tribut des Mushkis et des terres de Kutmuhi qui est constitué de vases de cuivre, de bétail et de vin[13].

Les mentions deviennent plus fréquentes au VIII°s., sous Sargon II (721-705). En 717, Pisiris de Karkémish rejette sa soumission à l’Assyrie et envoie un message d’alliance à “Mita de la terre des Mushkis”[14]. Sargon reprend Karkémish mais ne signale pas une offensive contre les Mushkis. Etaient-ils trop puissants ? Ou trop éloignés ?

En 715[15], Sargon reprend les villes de Harrua, Ushnanis et … (lacune du texte), qui avaient appartenu à Qué mais avaient été conquises par Mita à une date indéterminée mais lointaine et qu’il avait apparemment incluses dans son pays.

En 713, le gendre de Sargon, Ambaris, qui avait été placé par son beau-père sur le trône de Bit-Burutash, un des royaumes de Tabal, change de camp et forme une alliance anti-assyrienne avec Ursa d’Ourartou et Mita de Mushki. En conséquence, Sargon détruit Tabal “jusqu’à ses frontières les plus lointaines”[16].

En 712 ou 711[17], Sargon établit sur ses frontières avec les terres des Mushkis et Ourartou des avant-postes défensifs pour contenir l’avancée de ses ennemis. Cinq sont consacrés à l’Ourartou, trois aux Mushkis (les villes de Usi, Usian et Uargin) et deux autres sont créées contre un troisième peuple dont le nom manque.

En 709, Sargon, par l’intermédiaire de son gouverneur assyrien de Qué, mène une grande offensive contre les Mushkis[18]. Il lance trois attaques, en char pour les terrains plats et à pied pour les régions accidentées. Il prend les deux forteresses qui défendaient la province de Mushkis, situées sur une haute montagne et détruit les villes environnantes. Le n°71 spécifie que ces raids sont menés “contre Mita de Mushkis et trois de ses provinces”.

Les offensives de Sargon connaissent un tel succès[19] qu’un ambassadeur mushki accompagné d’un émissaire représentant le roi Urbala (= Warpalawas de Tuhana) apporte une demande de paix à Sargon. La réponse[20] que fait Sargon à une lettre (perdue) du gouverneur de Qué témoigne des termes cléments du traité : Sargon ordonne le placement permanent d’un représentant du gouvernement assyrien à la cour du roi Mita et la libération de tous les prisonniers mushkis détenus par les Assyriens. Mais sa réponse montre surtout la joie du roi assyrien car il considère qu’avec ce puissant allié, les troubles dans la région sont finis car les trublions sont entourés de pays pro-assyriens. Nous pouvons aussi supposer que sa joie doit être motivée par le fait que la plupart des conflits avaient été causés par Mita qui a soutenu les petits Etats de la zone-tampon dans leur révolte contre l’Assyrie, sans jamais s’en prendre directement à elle.

 

2) Les enseignements

Ces sources nous apprennent que les Mushkis sont un peuple qui semble puissant, conquérant et belliqueux, capable de menacer le grand empire assyrien et étendant son influence jusqu’aux frontières de l’Assyrie, dans une vaste zone qui s’étend du Taurus cilicien à Karkémish. Mais des incertitudes demeurent, notamment sur le nombre de provinces que comprendrait ce pays : en 1115, Tiglatpileser I se bat contre 20 000 Mushkis et leurs cinq rois, et en 709, Sargon mentionne les raids qu’il mène contre “Mita et trois de ses provinces”. Devons-nous supposer, comme cela paraît logique, que chaque roi représente une province, le pays des Mushkis étant alors composé de cinq provinces au XII°s.? Au VIII°s., Sargon en parle de trois mais il est possible que le roi assyrien n’indique que les provinces les plus proches.

Ces deux mentions éloignées de quatre siècles nous renseignent indirectement sur la nature du gouvernement du pays des Mushkis et son évolution : en effet, il y a eu une centralisation du pouvoir entre le XII°s. où cinq rois se partagent le pays, et le VIII°s. où un seul roi, Mita, gouverne plusieurs provinces, assume le commandement des troupes et la conclusion des alliances.

Mis à part ces quelques informations que les annales assyriennes donnent en passant puisque leur vocation n’est pas de faire une histoire des Phrygiens mais une glorification des rois, nous nous trouvons contraints à ne faire que des suppositions sur ce que peuvent réellement être ces adversaires nommés Mushkis avec un seul roi gouvernant plusieurs provinces au VIII°s. Nous pouvons nous demander si cela signifie que le royaume des Mushkis est composé de peuples distincts, de culture différente et rassemblés uniquement par un nom fédérateur. En d’autres termes, est-ce que l’appellation ‘Mushkis’ est un nom générique qui regroupe plusieurs tribus nettement différenciées ? Si oui, il se pose tout de suite le problème de savoir quels peuples il comprendrait : les annales assyriennes ne les mentionnent évidemment pas puisqu’elles se servent de ce nom générique et nous pourrions donc en exclure tous les petits pays signalés comme Tabal, Qué, … Mais il reste à savoir si nous pourrions y inclure les Phrygiens du Sangarios. Une autre possibilité serait que les Mushkis soient composés de peuples ayant une culture commune, appartenant à un même pays, et ne se différenciant que par leur implantation géographique qui entraînerait des petites différences locales, comme les régions en France. Si tel est le cas, nous ne pouvons pas non plus déterminer l’extension du pays. Cette question ne trouve malheureusement pas de réponse dans l’état actuel de nos connaissances et elle semble difficilement soluble à moins de faire de nouvelles découvertes archéologiques, notamment des inscriptions assyriennes ou locales qui préciseraient la nature des Mushkis et l’implantation de leur pays.

Nous pouvons néanmoins tenter de cerner les frontières du pays des Mushkis : nous pouvons déduire des annales assyriennes qu’il était limitrophe de Tabal et Qué, situés dans le Taurus cilicien[21]. Remarquons que nous ne connaissons pas sa frontière occidentale, notamment si elle comprenait la courbe du Sangarios, ce qui serait le plus intéressant à savoir pour l’éventuelle assimilation Phrygiens-Mushkis. Nous pouvons tout de même supposer qu’il devait s’agir d’un territoire étendu pour être capable de recruter 20 000 soldats et d’impressionner l’Assyrie.

 

 

3) Peut-on identifier les Mushkis aux Phrygiens ?

Rappelons-le, cette idée de les assimiler n’est pas née à cause des noms des peuples, Mushkis et Phrygiens, qui diffèrent manifestement mais sur celui de leur roi, Mita et Midas qui étaient tous deux puissants au même moment, le dernier quart du VIII°s. Le nom seul ne pourrait suffire comme argument puisqu’il semble être un nom anatolien fréquent[22] mais cet élément doublé de leur contemporanéité de règne augmente les probabilités d’une identification. Les opinions concernant ces assimilations Mita-Midas et Mushkis-Phrygiens ne sont pas unanimes et couvrent toutes les possibilités ; nous examinerons les arguments des principales théories.

Sevin (1991, p.96) est la plus radicale dans la différenciation des Mushkis et des Phrygiens, aussi bien au XII°s. qu’au VIII°s., ainsi que celle de Midas et de Mita. Pour le XII°s., elle rapproche la céramique trouvée à Alzi, la terre occupée par les Mushkis au milieu du XII°s. qu’elle identifie à Elazığ, de celle produite  dans le Caucase et la Géorgie. Elle estime que cela indique que les Mushkis viennent du Nord-Est de l’Asie Mineure et donc qu’ils n’ont rien à voir avec le peuple qui a traversé l’Hellespont vers 1200. En ce qui concerne les Mushkis du VIII°s., Sevin maintient sa distinction : elle est contre une assimilation Mita-Midas car elle estime que ces Mushkis étaient un peuple de l’Est qui a migré vers l’Ouest sous la pression d’Ourartou.

Mellink, dans son article de 1965, distingue les Mushkis des Phrygiens. Elle situe les Mushkis du XII-IX°s. dans la haute vallée du Tigre et elle considère qu’ils ne peuvent donc pas être assimilés aux Phrygiens qui viennent de Macédoine. En revanche, au VIII°s., le roi Midas-Mita est le premier à régner sur les deux peuples, qui conservent néanmoins leurs spécificités. Elle considère que Midas est un roi phrygien, et non mushki, car le choix d’une écriture alphabétique le rapproche de l’Ouest, où ce type d’écriture était pratiqué, et non de l’Est hiéroglyphique.

Deux chercheurs s’accordent sur une distinction entre le XII°s. et le VIII°s. Bittel (1970, p.136) estime qu’au VIII°s., nous pouvons assimiler avec certitude les Mushkis aux Phrygiens et Mita à Midas. En revanche, selon l’auteur, il est impossible de conclure pour le XII°s., c’est à dire d’affirmer que les Mushkis sont venus de Thrace, ont traversé l’Anatolie pour venir s’affronter avec Tiglatpileser. Si l’origine européenne des Mushkis est inexacte, il pense que le terme Mushkis pourrait être un nom collectif pour des tribus du Nord de diverses affiliations.

Börker-Klähn (1997, p.249) écrit qu’il est “incontestable” que les Phrygiens soient assimilables aux Mushkis à la fin du VIII°s. Elle voit la Phrygie du VIII°s. comme une fédération de provinces[23], qui sont celles mentionnées par les Assyriens, et elle se sert de l’inscription du Monument de Midas (M-01a) comme preuve du maintien dans chacune d’entre elles de rois subordonnés à Midas (1997, p.59). Cependant, leurs statuts diffèreraient : Midas serait à la fois vanax et lavagtaei et les autres chefs des tribus ne seraient que vanax. Elle traduit vanax par “seigneur” et lavagteai pour “chef militaire suprême”. Selon l’auteur, la Cité de Midas serait une sorte de Panionion phrygien où se rassembleraient toutes les provinces. Pour le XII°s. (p.257-258), elle y voit l’action des Mygdones, situés, selon elle, au Sud-Sud-Est de la péninsule de Cyzique ; les Mygdones ne seraient pas des Phrygiens mais auraient la même langue, les mêmes moeurs, la même religion, les différences n’excédant pas celles entre “deux branches de la même ethnie”.

 

Il me semble que pour le VIII°s., lors de l’apogée de la Phrygie et des Mushkis, la similitude des noms et la contemporanéité des règnes autorisent l’assimilation de Mita à Midas, lequel deviendrait le roi des Phrygiens et des Mushkis. Cependant, la mention de Sargon de “trois de ses provinces” date de la même époque et doit donc être bien informée, ce qui pose la question de déterminer tous les peuples sur lesquels régnait Midas-Mita ainsi que leur extension géographique. Lesquels peuvent-ils être ? A défaut de témoignages fiables, nous sommes réduits à faire des suppositions sur les peuples environnants que nous connaissons. Si Mita est Midas, les Phrygiens de la courbe du Sangarios sont obligatoirement compris. Nous connaissons le nom d’un deuxième peuple, les Mushkis, mais pas le territoire sur lequel ils s’étendaient. Enfin, nous pouvons peut-être y adjoindre une région dont nous ne connaissons pas le nom, la courbe de l’Halys. Est-il justifié de nommer Mushkis cette population de l’Halys qui a de nombreux points communs avec les Phrygiens (l’écriture, le culte de la Mère, les fibules) mais qui s’en distingue principalement par la céramique Aliþar IV ? Ou devons-nous considérer que les Mushkis sont implantés au sud de l’Halys et au nord de la Tyanide/ Tuhana ? Ou encore, peut-être sont-ils installés dans la région à l’Est de Tyane, aux alentours de Malatya et du barrage de Keban sur l’Euphrate ? Peut-être devons-nous les mettre en rapport avec les Mosques, peuple que Hérodote (III,94) signale brièvement et que l’on peut situer au sud-est de la Mer Noire ? Il semble difficile d’envisager qu’ils soient plus à l’Est ou au Nord car cela laisserait l’espace nécessaire pour un autre peuple qui pourrait s’insérer entre les Mushkis et les petits royaumes gravitant dans l’orbite assyrienne et qui aurait donc bénéficié des mentions dans les annales à la place des Mushkis. Il sera particulièrement difficile de répondre à cette question à moins d’arriver à faire coïncider une culture matérielle avec les Mushkis, ce qui nous permettrait de préciser leur implantation géographique.

Pour l’assimilation Phrygiens-Mushkis au XII°s., la question pourrait être résolue par la présence de Buckelkeramik dans cette zone au nord de la Syrie et à l’Est de Tyane ; or, d’après Sevin, il ne semble pas y en avoir mais nous n’avons pas encore confronté ses dires avec ceux d’autres auteurs. Il semble donc que le peuple qui est venu d’Europe au XII°s. et qui s’est implanté près de la Troade ne soit pas allé jusqu’où les Mushkis étaient installés, ce qui indique que ces derniers ont une autre origine dont la détermination nécessiterait une étude complémentaire.

 Nous pourrions donc dire qu’entre le XII°s. et le VIII°s., une tribu indépendante, les Mushkis, qui ne viendrait pas de Thrace mais du Nord ou Nord-Est de l’Anatolie, passe sous le contrôle du roi Midas‑Mita qui règne également sur les Phrygiens venant d’Europe, et probablement aussi sur au moins un autre peuple que nous ne pouvons pas encore situer.

C) De Midas aux Perses : la Phrygie du VIII°s. au VI°s.

1) L’apogée de la Phrygie sous Midas

Le règne de Midas, dans la deuxième moitié du VIII°s., marque l’apogée du royaume phrygien. Du côté grec, deux légendes concernant Midas sont connues jusqu’à aujourd’hui et montrent qu’il était intégré dans l’imaginaire collectif des Grecs et le fait même d’être l’objet de deux légendes indique la célébrité qu’il devait avoir atteinte lors de son règne. La richesse du roi Midas devait être telle qu’elle en est devenue proverbiale mais l’argent ne rend pas intelligent car, lorsque Midas est le juge du concours musical entre Marsyas et Apollon, il choisit le parti du premier, ce qui lui vaut ses oreilles d’âne. Hérodote témoigne plus sérieusement de sa politique étrangère active. Il est le premier barbare à consacrer un objet au temple d’Apollon de Delphes : il s’agit du trône sur lequel il rendait la justice et dont Hérodote (Hdte I,14) parle encore trois cents ans plus tard. Le choix de Delphes, sanctuaire panhellénique, révèle la volonté de Midas de toucher l’ensemble des Grecs. Son mariage avec Demodice ou Hermodice, fille d’Agamemnon, chef de Cymé (Pollux IX,83), témoigne également de sa politique d’alliance avec les cités grecques de la côte d’Asie Mineure. Pourtant, le règne[24] de ce roi philhellène ne connaît aucun objet grec importé en Phrygie. Peut-être pouvons-nous considérer cela comme le symbole qu’à cette époque, le courant allait dans l’autre sens, que les Phrygiens étaient ceux qui donnaient aux Grecs et non l’inverse ?

Du côté oriental, si, pour le VIII°s., nos assimilations Midas-Mita et Mushkis-Phrygiens sont exactes, la Phrygie-Mushkis constitue la puissance dominante de l’Anatolie, capable de rivaliser avec les Assyriens et constituant un allié de poids pour ceux qui veulent rejeter le joug assyrien. Remarquons toutefois que leur puissance n’était pas égale et que le rapport de force était en faveur de l’Assyrie puisque toutes les alliances anti-assyriennes se soldent par un échec à court ou moyen terme. Quant à la date du début de la puissance phrygienne, nous pouvons supposer que lorsque Pisiris de Karkémish fait appel aux Phrygiens en 717, la force phrygienne est déjà reconnue et bien consolidée : sa formation est donc antérieure à 717[25].

Cette suprématie militaire phrygienne subit un premier accroc avec la paix que les Mushkis sont contraints de demander à Sargon II en 709 ; il est possible qu’ils aient été obligés de régler ce conflit en raison de la menace cimmérienne qui se faisait de plus en plus pressante. Cette paix avec l’Assyrie nous prive de toute autre mention assyriennes concernant les Mushkis et nous ne dépendons désormais que des sources grecques. Celles-ci signalent deux dates possibles pour l’invasion cimmérienne : 696/95 pour Eusèbe, 676 pour Julien l’Africain. Cette seconde date laisse un trop grand vide entre la dernière mention assyrienne et l’invasion cimmérienne et convient donc moins bien. La mort de Midas et les invasions cimmériennes marquent la perte progressive de l’indépendance politique phrygienne.

 

2) La domination lydienne en Phrygie

Les témoignages grecs sur l’histoire de l’Asie Mineure après le VII°s. se trouvent surtout chez Hérodote. Celui-ci ne mentionne plus les Phrygiens comme une grande puissance ; en revanche, il reflète la prise d’importance progressive de la Lydie jusqu’à son apogée sous Crésus qui soumet l’ensemble de l’Anatolie et une grande partie des cités grecques de la côte et contraint les Grecs à payer un tribut (Hdte I, 27-28). Cet essor va de pair avec la soumission des Cimmériens. La première attaque cimmérienne contre la Lydie se déroule sous le règne d’Ardys (652-615) et ils prennent “la ville [Sardes] sauf l’acropole” (I,15). Cela indique qu’une seconde invasion cimmérienne a eu lieu dans la deuxième moitié du VII°s. et que les Lydiens ne sont pas encore de taille à faire face. Le règne de Sadyatte ne suscite aucun témoignage d’Hérodote contrairement à celui d’Alyatte (610-561) qui “chasse les Cimmériens d’Asie” (Hdte I, 16) et s’oriente vers une conquête des cités grecques de la côte. La puissance des Lydiens commence donc à la fin du VII°s. pour s’accroître sous Crésus et finir brutalement au milieu du VI°s. avec la conquête perse. L’Ouest anatolien semble dépourvu de puissance dominante entre la première invasion cimmérienne qui ravage la Phrygie et la victoire d’Alyatte sur les Cimmériens.

Cette vacance d’un pouvoir fort en Anatolie était confortée par une phase d’inoccupation de Gordion englobant tout le VII°s. (Devries 1990, p.391-92). Mais les fouilles récentes montrent que la reconstruction de Gordion commence peu de temps après sa destruction, ce qui suppose l’existence d’un pouvoir capable d’entreprendre des grands projets et qui a donc survécu aux Cimmériens (Voigt 1994). Les Phrygiens se seraient donc au moins partiellement relevés après les envahisseurs sans pour autant redevenir une grande puissance et laissent progressivement ce rôle aux Lydiens. Des tumuli continuent à être érigés pendant le VII°s., notamment le tumulus H dont le contenu est important car il révèle le plus ancien objet venant de Grèce retrouvé en Phrygie, un bol à oiseau de Grèce orientale datant du milieu du VII°s. Notons que cette date est relativement tardive et postérieure à l’apogée de la Phrygie.

Une fois que la Lydie devient la puissance dominante de l’Ouest anatolien, quelle est la nature de l’alliance qui soumet les Phrygiens aux Lydiens ? S’agit-il d’une soumission volontaire, peut-être à cause de l’incapacité qu’avaient les Phrygiens de repousser la menace cimmérienne ? Ou bien, est-ce une conquête militaire ? L’épisode du phrygien Adraste venant chercher une purification auprès de Crésus (Hdte I,35) est révélatrice : l’accueil de Crésus est bon car Adraste, de “sang royal”, descend “d’une famille amie”. Les rapports semblent donc être cordiaux entre les plus hauts aristocrates des deux pays, ce qui exclut vraisemblablement une conquête militaire. De plus, la culture de Gordion aux VII-VI°s. continue dans la tradition de celle de Midas bien que moins flamboyante et plus teintée par les apports des nouveaux maîtres. Il est toutefois probable que les Phrygiens, comme les Grecs, versaient un tribut aux Lydiens mais que Hérodote ne le mentionne pas.

Adraste, phrygien de sang royal, pourrait également indiquer qu’une certaine forme de la dynastie phrygienne subsiste après la mort de Midas avec l’accord des Lydiens. Peut-être s’agit-il d’un système semblable à l’assyrien qui maintient un semblant de royauté locale avec un gouverneur représentant la domination étrangère et exerçant la réalité du pouvoir ? Ou, tout simplement, existe-t’il une telle proximité et soumission entre les dirigeants lydiens et phrygiens que ces derniers agissent d’eux mêmes conformément aux désirs des Lydiens ?

La Phrygie sous domination lydienne connaît un bien-être matériel qui durera jusqu’à la conquête perse. Comme la culture lydienne est très influencée par les Grecs, la culture des dominants est transmise aux Phrygiens, ce qui entraîne une hellénisation progressive du pays et une perte des spécificités phrygiennes. A partir de ce moment, l’archéologie révèle de nombreux témoins des échanges entre Grecs et Phrygiens, l’art et la religion s’hellénisent.

3) La conquête perse

Le conflit qui oppose Crésus à Cyrus au milieu du VI°s. a des répercussions sur la Phrygie : lors de la conquête perse de l’Anatolie, elle est soumise en même temps que la Lydie et se fond dans l’empire perse. La Phrygie fait partie de la troisième satrapie (Hdte III,90), elle est complètement intégrée dans les armées de Xerxès (Hdte VII,73). Elle ne retrouvera jamais son indépendance politique mais conservera quand même sa langue qui se manifestera de nouveau dans les inscriptions funéraires néo-phrygiennes au II-III°s. de notre ère. La période qui est traitée dans ce DEA correspond donc au moment de l’expansion de la Phrygie et de son âge d’or, lorsque la culture est à son développement maximal et qu’elle a assimilé tous les apports étrangers pour former un ensemble cohérent qu’elle peut transmettre à d’autres peuples.

 

D) Conclusion et perspectives

Grâce aux sources grecques et assyriennes et à l’archéologie, l’histoire de la Phrygie archaïque s’est considérablement éclaircie. Les Phrygiens semblent avoir une origine européenne, de Thrace ou de Macédoine, et ils auraient traversé l’Hellespont peu après les vagues de destruction du XIIes. sans y avoir participé. L’introduction de la Buckelkeramik en Asie Mineure peut leur être attribuée, prouvant ainsi l’ancienneté de la présence phrygienne sur des sites qui sont incontestablement phrygiens au VIIIes. comme Gordion ou Daskyleion et qui ne connaissent pas de rupture culturelle majeure. Au XIIes., ils semblent centrés sur le Nord-Ouest de l’Anatolie mais les auteurs du V-IVes. insistent surtout sur la partie à la hauteur du Méandre.

Le terme de Mushkis revient souvent dans les annales assyriennes ; il qualifie une peuple qui s’oppose aux Assyriens du XIIes. au VIIIes. pour disparaître après la paix signée avec Sargon II en 709. Au XIIes., ce peuple est gouverné par cinq rois et au VIIIes., Sargon indique qu’il existe au moins trois provinces gouvernées par un seul roi. Le nom de leur roi du VIIIes., Mita, et la contemporanéité de règne avec le phrygien Midas permet une assimilation entre les Phrygiens et les Mushkis pour le VIIIes. ; le XIIes. prête plus à controverses et nous ne pouvons conclure sur ce sujet pour l’instant.

Cette assimilation dessine les contours d’une grande puissance anatolienne, capable de s’opposer aux Assyriens et d’impressionner durablement les Grecs. Elle s’étend sur la majeure partie de la péninsule de l’Asie Mineure, de Daskyleion au bord de la mer de Marmara, à l’extrémité Sud-Est de l’Anatolie où elle exerce son influence sur Tabal, Qué et Karkémish et s’allie à l’Ourartou.



[1] Xénophon situe ce même épisode en Anatolie, près de Thymbrion : “le long de la route coulait une source, dite de Midas, roi de Phrygie, près de laquelle Midas captura, dit-on, Silène en mêlant du vin à ses eaux.” (Anab., I,2,13).

[2] Les actes d’un colloque tenu à Ankara en 1995 sur “Thracians and Phrygians : Problems of parallelism” sont parus pendant la phase finale de ma rédaction. Le temps m’a manqué pour les intégrer ici.

[3] Hammond 1972, p.304-305 ; il développe sa théorie dans le CAH II,2, 1975, p.709-710. Le nom même d’Edesse dériverait du phrygien ‘eau’ comme le nom actuel d’Edesse, Vodhena, viendrait du mot bulgare pour l’eau (Hammond 1972, p.165).

[4] Il., XXIV, 545 : Achille dit à Priam que la Troade est limitée à l’Ouest par Lesbos, et au Nord “plus loin, par la Phrygie et l’Hellespont sans bornes”.

[5] Il., XVI, 719 : Asias, l’oncle maternel d’Hector, est phrygien.

[6] Akurgal 1965, p.470, Barnett 1975, p.418, Börker-Klahn 1997, p.56, Mellaart 1984, p.67,

[7] Bakir 1997, p.231.

[8] DeVries 1984, p.6-7.

[9] Barnett 1975, p.418 : selon lui, les Mysiens et les Phrygiens ont traversé l’Hellespont en même temps.

[10] Signalons la théorie intermédiaire de Danov (1976, p.94) qui considère qu’il a existé deux migrations : celle des Mysiens datant du XII°s. et celle des Phrygiens qui aurait eu lieu au moins 200 ans plus tard. Les justifications, aussi bien archéologiques que littéraires, me semblent faibles.

[11] Luckenbill1926, vol.I, n°221. Tiglatpileser déporte 6000 Mushkis qui sont peut-être ceux signalés par Strabon (XI, 14, 527, XVI, 1, 23) comme les Mygdones établis près de Nisibis, dans le nord de la Syrie.

[12] M.Mugnaioni a bien voulu me dire que cette formule n’est pas fréquemment employée dans les textes assyriens, ce qui laisse supposer que cela correspond à une réalité.

[13] Luckenbill 1926, vol.I, n°442.

[14] Luckenbill 1926, vol.II, n°8.

[15] Luckenbill 1926, vol.II, n°16 et 18.

[16] Luckenbill 1926, vol.II, n°25 et 118.

[17] Luckenbill 1926, vol.II, n°27.

[18] Luckenbill 1926, vol.II, n°42, 43, 71.

[19] Grayson, l’auteur de la partie correspondante dans le CAH III,2, 1991, p.92, propose l’hypothèse que les Phrygiens demandent la paix aux Assyriens pour limiter la guerre à un seul front face aux menaces cimmériennes qui se feraient de plus en plus pressantes.

[20] Postgate 1973, p.23-32.

[21] Friedrich (1941, col.887) détermine les buts de guerre mushkis (la côte de Cilicie et les domaines assyriens du Haut Halys) et en déduit que le pays des Mushkis s’étendait probablement jusqu’au moyen Halys

[22] Par exemple, les derniers documents hittites, qui sont issus du règne de Shuppiluliumash II, mentionnent un prince hostile, Mita de Pakhuwa. Hérodote (I,35) mentionne également le Phrygien Adraste qui vit au temps de Crésus et qui est le petit-fils d’un Midas ; chronologiquement, nous ne pouvons le faire coïncider avec le ‘grand’ Midas de la fin du VIII°s. si l’on admet qu’une génération dure trente ans car le grand-père d’Adraste aurait vécu à la fin du VII°s. et non du VIII°s. De plus, la présence du nom ‘Midas’ sur de nombreux graffites gravés sur des vases modestes, corrobore la théorie d’un nom qui n’est pas réservé à la famille régnante.

[23] Barnett (1975, p.420) s’accorde avec cette théorie et donne trois noms de peuples qui y appartiendraient : les Phrygiens à l’Ouest avec Gordion comme capitale, à l’Est, les Mushkis autour de Mazaca (actuellement Kayseri) qui est leur capitale, et enfin Tabal, à l’Est de Kayseri et de Niğde.

[24] Selon Eusèbe, le règne de Midas commence en 738 pour finir en 696/95 sous la pression cimmérienne. Strabon (I,61) indique qu’il s’est suicidé.

[25] Si le corps d’homme d’une soixantaine d’années qui est enterré dans le Tumulus MM de Gordion correspond bien à Midas et qu’il est mort lors de l’invasion cimmérienne de 696, sa date de naissance approximative se situerait vers 760. S’il devient roi à 20 ans, donc vers 740, cela correspond au début de règne placé par Eusèbe en 738. Nous pourrions donc estimer que la puissance phrygienne commence dès les premières années du règne de Midas, vers 740-730.

 

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L'histoire des Phrygiens